Lectures intemporelles

SatpremKrishnamurtiAurobindoAndré GidePierre Teillard de ChardinDane RudhyarPatrick SuskindJacques CastermaneThich Nath Hanh

Satprem

La genèse du surhomme, Ed. Buchet/Chastel, 1974

« Et peu à peu, le chercheur cède. Il se laisse aller, il arrête son regard sur les mille inutilités quotidiennes, les incidents dépourvus de sens, les rencontres sans objet, la multitude microscopique des choses ‘sans rapport’. Il est dans son feu d’être et il regarde, il regarde chaque chose comme une révélation qui attend, une vérité qui se cache ; et si rien ne se révèle, il persiste, il observe tout, enregistre tout : les pas vains, les détours inutiles, les visages clos, les accidents sans raison. Au lieu de se précipiter sur le désirable, il le regarde passer, suivre sa courbe et toucher son but ; au lieu de rejeter cette rencontre désagréable, il la regarde entrer, l’accueille, la laisse déposer sa petite goutte de vrai, son message sous le mensonge du chaos ; au lieu de fuir cette obscurité, ce mal, cette négation qui se jette sur lui, il attend, tranquille, que cette obscurité ait découvert sa leçon pour lui, ce mal, sa goutte de bien sous le venin, cette négation, son oui plus vaste qui attend l’heure. Et finalement, il découvre un Oui partout, un bien partout, un sens partout, et que tout monte, tout va dans le Grand Sens, sous le bien et sous le mal, le noir et le blanc, l’utile et le nuisible. »

J. Krishnamurti

Questions et Réponses, Ed du Rocher, Jean-Paul Bertrand, 1984

A propos de l’attachement…

« Le mot ‘attacher’ signifie s’accrocher, retenir, avoir le sentiment d’appartenir à quelqu’un et de le posséder en même temps. Cultiver le détachement engendre un manque d’affection, une froideur, une rupture des relations ; c’est cultiver le contraire de l’attachement, et il est évident que cela produira ce résultat. Si le détachement devient le contraire de l’attachement, alors ce détachement est une idée, un concept, une conclusion produits par la pensée dès qu’elle s’est rendu compte que l’attachement provoque beaucoup d’ennuis, de conflits, de jalousie et d’anxiété. Ainsi, la pensée dit : ‘il vaut bien mieux être détaché’. Le détachement est un non-fait, alors que l’attachement est un fait. S’il y a attachement, cultiver le détachement est alors un mouvement vers l’illusion, et celle-ci rend froid, dur, amer, isolé, sans aucun sentiment d’affection. C’est ce que nous faisons tous : nous vivons dans un non-fait.

Pouvez-vous affronter le fait que vous êtes attaché -non seulement à une personne, à une idée, à une croyance, mais à vos propres expériences, ce qui est beaucoup plus dangereux ? Vos propres expériences vous excitent, vous donnent une sensation de vie.

Si on est conscient d’un attachement, on en remarque toutes les conséquences : l’anxiété, le manque de liberté, la jalousie, la colère, la haine. L’attachement implique aussi un sentiment de sécurité, de stabilité, d’être gardé, protégé. Il y a un propriétaire et une possession, d’où découlent forcément jalousie, anxiété, crainte et tout le reste. Voyez-vous les conséquences de tout cela – non pas la description de la situation mais sa réalité ? Ma solitude me pousse à m’attacher à vous et à sa conséquence, cet attachement dit ‘je vous aime’. Je sens que je communique avec vous parce que vous êtes dans la même situation. Deux personnes se cramponnent l’une à l’autre en raison de leur solitude, de leur dépression, de leur malheur. Que se passe-t-il ? Je m’accroche, non à vous, mais à une idée, à quelque chose qui m’aide à m’évader de moi-même.

Vous pouvez être attaché à une expérience, à un incident qui vous a donné des transports de vie intense, de ravissement, de puissance, de sécurité, et vous vous accrochez à cela. Quelle est cette expérience que vous avez eue ? Elle s’est enregistrée dans votre esprit et vous y tenez. Ce que vous retenez ainsi est une chose morte et à votre tour vous devenez une chose morte. Si vous voyez tout cela sans direction, sans mobile, si vous vous contentez de l’observer, alors vous verrez que cette vision pénétrante fait apparaître tout cela comme sur un plan. Une fois qu’il y a cette vision, la chose disparaît complètement, vous n’êtes pas attaché. »

André Gide

Les nourritures terrestres, Ed. Folio n° 117, Gallimard, 1917-1936

« Que mon livre t’enseigne à t’intéresser plus à toi qu’à lui-même, – puis à tout le reste plus qu’à toi. »

« Nathanaël, que chaque attente, en toi, ne soit même pas un désir, mais simplement une disposition à l’accueil. Attends tout ce qui vient à toi ; mais ne désire que ce qui vient à toi. Ne désire que ce que tu as. »

Sri Aurobindo

Le Yoga et la santé, Ed. Sri Aurobindo Ashram Trust, 1990

Le secret vers lequel conduit la douleur.

« Par la douleur et le chagrin, la Nature rappelle à l’âme que les plaisirs dont elle jouit sont seulement un faible reflet de la joie réelle de l’existence. Chaque souffrance, chaque torture de notre être contient le secret d’une flamme d’extase devant laquelle nos plus grandes jouissances sont comme des lueurs vacillantes. C’est le secret qui fait l’attraction de l’âme pour les grandes épreuves, pour les souffrances et les expériences terribles de la vie, alors même que notre mental nerveux les abomine » (Sri Aurobindo, Aperçus et Pensées)

« Le plaisir est un déguisement trompeur et pervers qui nous détourne de notre but et que nous ne devons certainement pas rechercher si nous avons hâte de trouver la vérité. Le plaisir nous évapore ; il nous trompe, il nous égare. La douleur nous ramène à une vérité plus profonde en nous obligeant à nous concentrer pour pouvoir endurer, pour pouvoir faire face à cette chose qui broie. C’est dans la douleur que l’on retrouve le plus facilement la vraie force, lorsqu’on est fort. C’est dans la douleur que l’on retrouve le plus facilement la vraie foi, celle en quelque chose qui est au-delà, par-dessus toute douleur.

Quand on s’amuse et qu’on oublie, quand on prend les choses comme elles viennent, quand on cherche à éviter d’être grave, de regarder la vie en face, en un mot – quand on cherche à oublier, à oublier qu’il y a un problème à résoudre, qu’il y a quelque chose à trouver, que nous avons une raison d’être et de vivre, que nous ne sommes pas ici seulement pour passer notre temps et pour nous en aller sans avoir rien appris ni rien fait, alors on perd vraiment son temps, on perd l’occasion qui nous est donnée – cette occasion, je ne peux pas dire unique, mais merveilleuse – d’une existence qui est le lieu du progrès, qui est le moment de l’éternité où vous pouvez découvrir le secret de la vie, car l’existence physique, matérielle, est une occasion merveilleuse, une possibilité qui vous est donnée de trouver la raison d’être de la vie, pour vous faire avancer d’un pas vers cette vérité profonde, pour vous faire découvrir ce secret que vous met en contact avec l’extase éternelle de la vie divine. »

Pierre Teilhard de Chardin

Le phénomène humain, Ed. du Seuil, 1955

Quelle est la place de la conscience individuelle dans le grand tout ?…

« Mais que signifient-ils au juste, et qu’entraînent-ils, ces mots, en apparence tout simples, d’ ‘addition de conscience’ ? […] Réfléchissons un peu ? Et nous verrons que pour un Univers admis, par hypothèse, comme ‘collecteur et conservateur de Conscience’, l’opération, si elle se bornait à recueillir ces dépouilles, ne serait qu’un affreux gaspillage. Ce qui par inventions, éducation, diffusion de toutes sortes émane de chacun de nous et passe dans la masse humaine a une importance vitale : j’ai suffisamment cherché à mettre en lumière sa valeur phylétique pour qu’on ne me soupçonne pas de la minimiser. Mais ce point bien assuré, force m’est aussi de reconnaître que dans cet apport à la collectivité, loin de communiquer le plus précieux, nous n’arrivons à transmettre aux autres, dans les cas les plus favorables, que l’ombre de nous-mêmes. – Nos œuvres ? Mais quelle est, dans l’intérêt même de la Vie générale, l’oeuvre des œuvres humaines, sinon l’établissement, par chacun de nous en soi, d’un centre absolument original, où l’Univers se réfléchit d’une manière unique, inimitable : notre moi, notre personnalité, tout justement ? […] Pour se communiquer, mon moi doit subsister dans l’abandon qu’il fait de soi : autrement le don s’évanouit. – D’où cette conclusion inévitable que la concentration d’un Univers conscient serait impensable si, en même temps que tout le Conscient, elle ne rassemblait en soi toutes les consciences : chacune de celles-ci demeurant consciente d’elle-même au terme de l’opération, – et même, ce qu’il faut bien comprendre, chacune devenant d’autant plus soi, et donc plus distincte des autres, qu’elle s’en approche davantage en Oméga. »

Dane Rudhyar

Les Symboles Sabian, Ed. Librairie de Médicis, 1993

Dans le dernier chapitre, Rudhyar parle de la vie symbolique…

« L’ ‘éternel’ est le présent ; le cycle – l’Eon – nous englobe lui-même. Nous vivons en lui, exactement comme l’espace de la galaxie s’infiltre dans chaque cellule de notre corps. Inutile de chercher quelque éternité dans un Monde supérieur ou bien un Ailleurs qui serait factice. Il n’y a aucune différence essentielle entre le sacré et le profane, le symbolique et le réel, le nirvana et le samsara. Seul diffère notre comportement vis à vis des événements, intérieurs ou extérieurs. C’est notre cadre de référence qu’il faut changer ; or éviter d’accepter ou de croire à tout cadre de référence, quel qu’il soit, revient encore à se soumettre à un paradigme négatif. L’athée qui nie Dieu retourne une affirmation. Tout est une question d’attitude intérieure. Pour la pensée exhaussée à la conscience des cycles et capable de passer du profane au sacré, toute la vie s’imprègne de la magie de l’éternité. Chaque événement est accepté comme une phase nécessaire au sein du cheminement rituel de l’existence ; et alors rayonne, à tout instant, la paix intérieure que procure le sentiment de se savoir l’élément essentiel et actif d’un vaste cycle.

Telle est la vie symbolique, la vie dictée par la sagesse. En effet la sagesse, c’est savoir, d’une science irréfragable, que le Tout s’accomplit à chaque instant par et dans chaque manifestation de la vie, une fois que cette vie, illuminée par un amour dégagé de toute possessivité, repose sur la certitude que l’ordre, la beauté, l’échange rythmique et l’harmonie de contraires en perpétuel équilibre existent ici et maintenant sans que rien ne puisse les détruire. »

Patrick Süskind

Le parfum, Ed. Le livre de Poche n°6427, Fayard, p.30-31

L’enfance de Jean-Baptiste Grenouille…

« Au cours de son enfance, il survécut à la rougeole, à la dysenterie, à la petite vérole, au choléra, à une chute de six mètres dans un puits et à une brûlure à l’eau bouillante de toute la poitrine. Certes il en garda des cicatrices, des crevasses et des escarres, ainsi qu’un pied quelque peu estropié qui le faisait boiter, mais il vécut. Il était aussi dur qu’une bactérie résistante et aussi frugal qu’une tique accrochée à un arbre et qui vit d’une minuscule goutte de sang qu’elle a rapinée des années plus tôt. Son corps n’avait besoin que d’un minimum de nourriture et de vêtements. Son âme n’avait besoin de rien. Les sentiments de sécurité, d’affection, de tendresse, d’amour, et, toutes ces histoires qu’on prétend indispensable à un enfant, l’enfant Grenouille n’en avait que faire. Au contraire, il nous semble qu’il avait lui-même résolu de n’en avoir rien à faire dès le départ, tout simplement pour pouvoir vivre. Le cri qui avait suivi sa naissance […] c’était un cri délibéré qu’on dirait pour un peu mûrement délibéré et par lequel le nouveau-né avait pris parti contre l’amour et pourtant pour la vie. »

Jacques Castermane

Les leçons de Durkheim, Ed. du Rocher, Jean-Paul Bertrand, 1988

« Eh bien, aussi longtemps que l’homme s’imaginera pouvoir s’adapter à la vie sans souffrir, ou pouvoir maîtriser celle-ci avec sa propre intelligence, il n’aura besoin de rien d’autre. Plus il se sentira en sécurité, souverain et capable de tout par lui-même, plus il s’enfermera dans la forteresse de son moi et moins il sentira la nécessité de rencontrer autre chose.

Donc la transgression dans une région où règnent d’autres lois et d’autres forces, se réalise le plus facilement lorsque l’homme est arrivé aux limites de ses puissances naturelles, soient-elles physiques, intellectuelles ou mentales.

C’est pourquoi le premier rayon de la Réalité de l’au-delà nous touchera peut-être quand, tout à coup, le bâtiment bien gardé de notre existence ordinaire s’écroulera avec toutes ses décorations adorées d’une religion qui était devenue un système. C’est là, – pourvu que la défaite soit acceptée humblement et sans réserve, et la capitulation de l’ego complète – que la grande expérience peut arriver, c’est à dire que cette traversée dans l’au-delà peut être acquise.

Et d’un seul coup, les cieux s’ouvrent. La puissance d’une vie inconnue (on pourrait la nommer la grande Vie), et une plénitude inouïe insoupçonnée jusque-là, nous pénètrent. »

Thich Nath Hanh

Transformation et guérison, Ed. Albin Michel, Spiritualités Vivantes n° 166, 1999

 « ‘L’esprit vrai’ et l’ ‘esprit dans l’illusion’ sont deux aspects de l’esprit. Tous deux naissent de l’esprit. L’esprit dans l’illusion est l’esprit distrait et dispersé, qui naît de l’oubli. La base de l’esprit vrai est la compréhension éveillée qui naît de l’attention. L’observation attentive fait ressortir la lumière existant dans l’esprit vrai, afin que la vie soit révélée dans sa réalité. Sous cette lumière, la confusion devient compréhension, les vues erronées se transforment en vues justes, les mirages en la réalité et l’esprit dans l’illusion. Les choses dans leur vraie nature et les illusions sont de la même substance fondamentale. C’est pourquoi dans la pratique, il s’agit de transformer l’esprit en proie à l’illusion et non de rechercher ailleurs un esprit vrai. De même que la surface de la mer agitée et de la mer calme sont toutes deux des manifestations de la même mer, l’esprit vrai ne pourrait exister s’il n’y avait l’esprit dans l’illusion. »

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